Monsieur
Une opération bénigne, trois jours d'hospitalisation, 10 jours de convalescence ! Ma concubine, Stéphanie , âgée de 36 ans, sans antécédent médical, est rentrée à l'hôpital pour se faire retirer un goitre (thyroïde) dans un service de chirurgie viscérale.
Le jeudi 5 février 2004, Stéphanie a un gros rhume. Elle dort mal et se mouche constamment. Les vendredi 6, samedi 7 et dimanche 8, elle prend de l’« Actifed », mais son rhume persiste. Elle s'inquiète du fait de son opération (des attestations de ma part et de collègues de travail concernant son inquiétude ont été effectuées).
Le lundi 09 février, à 08 h 59, elle appelle l’anesthésiste, depuis son bureau et lui fait part de son état. Cette dernière l’informe que l’opération sera certainement reculée si elle est toujours enrhumée le jour dit. C’est alors qu’elle me prévient que nous devrons vraisemblablement retarder nos vacances.
Suite à cet appel, elle arrête la prise de tout médicament pour prendre du « Physiomer » et faire des inhalations.
Le mercredi 11 février, avec mon fils nous amenons Stéphanie à l’hôpital qui, de nouveau, alerte les infirmières, ainsi qu'un anesthésiste, au sujet de son rhume et préciser qu'elle a pris des médicaments dont elle cite les noms. Mais ceux-ci ne semblent pas inquiets !
Le jeudi 12 février, elle est opérée et ne m’appelle qu’à 20 h 30 alors que nous étions convenus qu’elle me téléphonerait à 17 h. Seulement, elle sort simplement de la salle de réveil. Je la sens faible, presque sans voix.
Le lendemain, je me présente à 14 h. A ma grande surprise, elle est toujours très fatiguée, angoissée par ce mal de poitrine qu’elle ressent en elle. Elle crache des glaires et a du mal à s’adosser. Elle se plaint énormément et me demande de partir. Cette réaction m’inquiète.
A 15 h, le docteur se présente et m’invite à sortir de la chambre. La porte reste ouverte. Je peux ainsi l’entendre exiger de Stéphanie qu’elle ne fasse pas semblant de tousser, mais de réellement cracher ses glaires.
Je suis choqué car, connaissant ma compagne, je sais qu'elle ne fait pas « du cinéma ». Devant lui, elle se plaint de douleurs de poitrine. Je pars lui acheter un vaporisateur et reviens à 16 h 30, mais elle ne se trouve plus dans sa chambre.
A 18 h, le Dr vient me voir et m’annonce que Stéphanie, trop « stressée », a été endormie par l’anesthésiste. Elle se trouve maintenant en salle de réveil.
A 19 h, ce même docteur m’informe, sans plus de précisions, que Stéphanie est en réanimation.
A 19 h 30, je la rejoins dans ce service où, consciente, elle se sent toujours aussi mal.
A 20 h, je commence de nouveau à m’inquiéter car elle me confie : « Je vais partir vite, va-t'en, rentre » On se fait un dernier bisou, un dernier clin d'œil.
A 9 h, le samedi 14 février, jour de la « Saint-Valentin », je reçois un appel téléphonique du Dr , du service de réanimation, qui me demande de venir à l'hôpital, car l'état de ma compagne s'est aggravé durant la nuit.
A 10 h, ce même jour, je suis atterré de la trouver dans cet état. Le Dr , m'explique que Stéphanie, dans le coma, a une chance sur deux de survivre. J'ameute la famille !
Le dimanche 15 février, à 13 h, je reçois sur ma boîte vocale le message suivant : « Bonjour - Docteur de garde en réanimation - venez d'urgence ! » Le frère de Stéphanie, reçoit également ce message, mais de vive voix. Il n’obtient pas plus de précisions. Pour nous, Stéphanie est décédée ! Le trajet, de notre domicile à l'hopital, me paraît une éternité. J'ai envie de vomir et je pleure dans les bras de mon beau-frère ! Je parle déjà de Stéphanie au passé ! Nous arrivons enfin au service de réanimation où Stéphanie est toujours en vie ! Son cas s'est aggravé, mais elle est vivante.
Au cours de cette journée, je comprends qu’un microbe, le streptocoque "A", a infesté son sang et ses organes vitaux (cœur, foie, rate, reins...).
Je suis consterné. Les jours suivants seront faits de visites de deux heures pendant lesquelles j'essaierai tout pour qu’elle revienne à elle : lui parler, l'engueuler, l’asperger d’eau bénite de Lourdes - même si je ne suis pas croyant -, décorer sa chambre de photos, lui faire écouter de la musique, pleurer, m'agenouiller… 10 jours de coma, 10 jours d'espoir, 10 jours de désespoir, 10 jours de rage, 10 jours d'enfer,...
Toujours ce même dimanche, je croise le docteur dans un couloir. Je lui pose des questions. Il ne me regarde pas, baisse les yeux, reste vague et, quand la porte de réanimation s'ouvre, il s'y engouffre sans finir sa phrase. J'ai la haine !
Tous ces moments sont des instants de souffrances extrêmes pendant lesquels il me faut prévenir sa fille, nous apprêter à la mort. Il est même question d’amputer les doigts de pied, devenus insensibles du fait d’une mauvaise irrigation.
Un peu plus tard, un médecin va même me demander de regarder les pieds de Stéphanie et m’explique jusqu'à quelle hauteur il faudra l'amputer. Je crois rêver ! On venait de me parler de manque de sensibilité dans les orteils !
Puis, pêle-mêle, nous obtenons d’un docteur du service de réanimation les informations suivantes : la première étant que l’anesthésiste avait hésité à l'opérer. « Hésité »… Stéphanie n'est pas une voiture ! Casser une voiture ou une personne n'est pas la même chose ! La seconde, que Stéphanie a fait un arrêt cardiaque dans la nuit du 13 au 14 février 2004. Or, nous sommes le 17.
Le lundi 23 février 2004, nous apprenons qu'elle n'ouvrira plus les yeux. Son cerveau ne fonctionne plus.
Le mardi 24 février 2004, elle décède.
Mon désarroi, je ne peux l'expliquer par des mots. Une douleur insoupçonnable
m'envahit ! Heureusement, je pense à mon fils.
Aujourd’hui, je continue à vivre… avec d'angoissantes questions :
- Les médecins ont-ils pris en compte son rhume ?
- Les précautions nécessaires ont-elles été prises concernant son rhume ou un foyer infectieux ?
- Stéphanie était-elle porteuse du streptocoque "A" avant son entrée à l’hôpital ?
- Ce microbe est-il arrivé de l’extérieur (en chirurgie, en réanimation) ?
- Etait-elle porteuse d'un autre germe ?
- Quelle fut la porte d'entrée du streptocoque "A" ?
- Y a-t-il eu des erreurs sur des intubations ?
- Y a-t-il eu des erreurs sur des cathéters ?
- Les médecins ont-ils pris en compte assez rapidement ses plaintes, son mal après l’opération ?
- Quand se sont-ils aperçus qu'elle était porteuse du streptocoque "A" ?
- Y a-t-il eu des anti coagulants après l'opération ?
- Les médecins nous cachent-ils quelque chose quand on sait que la dernière parole (téléphonique) de Stéphanie à sa mère, le vendredi 13 février au matin, fut : “Ils ont trouvé quelque chose que je n'aurais pas dû avoir !”
Vous avez le mérite d'avoir créé cette formidable association. La plupart de vos adhérents ont perdu un membre. C’est beaucoup de malheur, mais moi, je vous parle de la mort, de mon amour de 36 ans avec qui nous avions encore plein de projets.
Aujourd’hui, je me retrouve dans une détresse financière, avec une belle-fille de 16 ans, révoltée (le père étant absent depuis plusieurs années). Je dois faire face à des problèmes de tutorat, de notaire. Quant à mon fils, 7 ans (issu d'une première union), il est, lui aussi, perturbé.
Par ailleurs, je suis confronté au monde médical (uni et soutenu par des protections : les aléas thérapeutiques, les assurances…).
Mais c'est peu de chose, comparé au fait de ne plus pouvoir toucher ma compagne, la sentir, l'entendre ou lui caresser les cheveux. Maintenant, je n'ai plus aucun projet ni aucune envie, je suis détruit. Je dois vivre chaque jour avec cette angoisse « Opération bénigne = mort = pas d'explication = pas de responsable. »
Ce que je veux ? Que toute la lumière soit faite sur la mort de Stéphanie !
Je suis prêt à vivre dans la précarité jusqu’à la fin de mes jours si c’est le prix à payer pour connaître la vérité ! Pour sa mémoire et pour protéger les autres victimes éventuelles.
Thierry
P.S : Je pourrais écrire 1000 pages sur ces 12 jours d'enfer tant le visage blanc de Stéphanie morte me hante encore !
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